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La préface de Claude Sicre

Autrefois, les comptines et autres formulettes à la fois musicales et langagières (paroles venant s'imbriquer dans un air préexistant)s'apprenaient en famille, dans diverses institutions (églises, métiers...) ou alors entre enfants, sur la place du village ou du quartier. Puis il y a eu l'école, et elles se sont invitées à la récré. Grâce à certains éducateurs,elles ont fécondé les travaux de la classe. Aujourd'hui, si la famille reste un lieu privilégiéde leur transmission, c'est surtout en classe qu'on les apprend et qu'on joue avec. La classe a donc maintenant pour rôle, avec les familles, de féconder la récré, et la rue, de telle façon que la rue et la récré viennent bientôt la reféconder à leur tour. Et que ces allées-venues n'en finissent jamais. Est-ce important ? Oui, si l'on considère que comptines et chantines (alterniance couplets-refrain, alternance solo-choeur), dont les adultes se servent depuis toujours pour amuser et éduquer les enfants, servent aussi aux enfants pour s'amuser et s'éduquer entre eux. Oui, si l'on considère qu'avec les comptines ils s'amusent à apprendre, tout d'abord ce qu'ils savent devoir apprendre (l'air, les paroles, les gestes, les règles du jeu quand il y a jeu), mais aussi, et surtout, tout ce qu'ils ne savent pas qu'ils apprennent. Avec les comptines au sens large, et en y ajoutant les nôtres, les enfants apprennent, s'exercent et jouent à donner de la voix, imiter, mimer, chanter, incanter, psalmodier, parler, conter, compter, associer des paroles et des gestes, battre la mesure, sauter, danser, nommer, énumérer, inventer des histoires, lire et écrire (mais oui!), versifier, aller - à la grande stupéfaction des employés - demander à la bibliothèque des livres de poésie pour chercher des mots qui "riment", écouter ce que chantent les autres, chanter avec les autres, se transformer en juges ou en gendarmes pour faire respecter le règlement, repenser collectivement ledit règlement, contester la version de sa grand-mère, siffloter avec son grand-père, solfier, musiquer - les comptines ou chantines sont dans le monde entier la première et la meilleure école de musique -, mentir pour de semblant, se changer en magicien, en sorcière ou en tout ce qu'il veulent, dire des gros mots qui tombent bien, laisser libre cours à des pulsions ailleurs rentrées, alphabétiser, grammatiquer, dire des phrases sans aucun sens connu, déformer des phrases célèbres, vaincre des difficultés de prononciation et d'articulation posées là comme autant de pièges puis du coup se prendre pour les orthophonistes de leurs petits camarades, rêver et faire rêver à voix haute, improviser parce qu'on ne sait pas la suite ou parce qu'il faut rallonger ou parce que " c'est ton tour, c'est à toi d'improviser", se mettre en scène, gagner et perdre sans en faire une maladie, perpétuer d'anciens rites méconnaissables, mémoriser et transmettre des recettes utilitaires, des "attrapes" qu'il faut connaitre pour ne pas s'y laisser prendre deux fois ou au contraire pour le plaisir de s'y laisser prendre toute sa vie, des leçons de morale ou au contraire des exemples d'amoralité qui les feront réflechir plus tard, des messages obscurs venus de la nuit des temps dont certains seront déchiffrés dans 10 000 ans peut-être, inspirer des écrivains, des chansonniers et des comptiniers, invoquer des êtres mystérieux, évoquer des modes de vie disparus ou des mondes invisibles, remplir la phonction fatique, borisvianiser - voir L'Automne à Pékin, perfomativer, se préparer à bien réagir en cas d'accident ou autres urgences, créer des poncifs... On pourrait à l'infini allonger la liste de tout ce à quoi, expressément et encore plus en passant, servent ou penvent servir les comptines, miracles de pédagogie.

On nous dira que d'autres jeux, d'autres pratiques permettent les mêmes apprentissages. Certes. Mais le verbe, la voix, le rythme (les uns dans les autres) sont premiers, et les comptines ne sont que ça, n'ont rien d'autre que ça : modestement, elles se bornent à l'essentiel. D'ailleurs, pour mesurer leur importance, voyez qui les imite : annonces, pubs, chansons, slogans politiques, consignes au public, titres d'articles, génériques ... Y a-t-il mieux qu'elles pour apprendre jeune à jongler dans la jungle des jingles qui janglent (c'est-à-dire qui tchatchent, en ancien françois) ?

En fait, ''précipités" de culture, en lesquels fusionnent, et refusionnent sans cesse quand elles sont actives, les apports savants - pourquoi pas très savants ? - et les apports populaires toujours en prise avec les besoins du moment (on change un nom..., on contextualise de mille façons...), comptines et chantines sont des témoins objectifs de la vitalité d'une civilisation, et des acteurs irremplaçable de sa re-création quotidienne.

C'est pourquoi il faut, allègrement, proposer toujours plus de comptines. Comme si on voulait couvrir tout le chant de la vie. De toutes façons les enfants mettront vite aux oubliettes celles qui ne sont pas assez récréatives. A coup sûr beaucoup des nôtres.

Les nôtres, justement. En dire un mot. En dire en premier - notre choix- que la plupart, qu'elles s'inspirent du folklore ou qu'elles inventent de nouvelles formes*, sont conçues pour mener les enfants à "trouver'" (un mot manquant, une suite, une historiette entrant dans le canevas proposé...). Imporivsations orales ou écrites, qui peuvent être préparées, et qui peuvent être lues aussi bien que chantées, récitées ou parlées : rien de contradictoire. Nous donnons pour chaque comptine un éventail non limitatif des possibilités de continuation, et leurs contraintes.

En dire aussi que presque toutes se dansent, et pas seulement faut de tout qui présente, elle, un type de ronde nouveau particulièrement convivial.

En dire enfin que beaucoup, avec d'autres paroles mais mêmes musiques et mêmes arguments, ont eu du succès auprès de jeunes et d'adultes. Rien de plus important, à notre avis, que la communauté de répertoire entre générations. L'enfant qui entend "sa" comptine sur un CD de sa grande soeur, ou dans un concert qui fait danser tout le monde, comprend avec plaisir qu'il fait partie d'une entité plus large que celle des "enfants". L'adolescent, qui au passage et parce qu'il partage le répertoire, entre dans une ronde, montre des variantes de pas ou improvise des paroles sur le canevas, n'a pas la réaction habituelle des grands face aux "enfantillages". De même, le saxophoniste, qui accepte là d'apprendre des enfants où placer son solo, plutôt que de soli-loquer tout le long. Exemples vécus ordinairement, fragments d'une vie musicale idéale.

Mais il y eu aussi l'institutrice en retraite qui nous raconta avec émotion l'école d'autrefois, le papa célibataire empêtré qui, en chantant l'anniversaire de son fils, dit ce qu'il n'aurait jamais dit ailleurs ou encore les enfants qui, en improvisant sur Faut de tout, imaginèrent des solutions pour le jardin public. Et beaucoup d'autres choses prouvant qu'il n'y pas loin de la vie musicale à la vie tout court.

​ * Pour les musiques, qui s'affronter à quelques originalités (la simplicité enfermant du complexe), nous avons repris des airs du folklore languedocien et nordestin (Pernambouc...) ou nous en avons composé en essayant de faire aussi "simple". Pour inventer de nouveaux canevas et de nouvelles paroles, nous nous sommes appuyés uniquement sur la tradition francophone sauf pour les défis J'ai goûté et J'aime bien, limités du Nordeste (Moi aussi, du même genre, a été recueillie en Aveyron dans la tradition de langue d'oc).